Guillaume LE DREAU

Silves et liens

Ecrits divers

BIBLIOTHEQUES, ESCALIERS ET LABYRINTHES (septembre 2012)

 

C'est en revoyant le film qu'a tiré Jean-Jacques Annaud du roman d'Umberto Eco Le nom de la rose, en analysant et cherchant plus profondément les ressorts de mes impressions que je me rends compte combien ce film, un choc visuel de mon adolescence il faut le dire, contient des éléments – que je pourrais qualifier de germinatifs – largement repris ensuite dans ma musique.

Concaténation, imbrication d'éléments pour former un tout dans un parcours crypté : la composition implique bien de ces aspects, et celui en outre d'effectuer une synthèse d'éléments divers afin de leur donner une unité organique, une signification commune, un espoir d'universalité. La bibliothèque, avec ses salles mystérieuses reliées entre elles par des galeries au sens de circulation crypté, ses nombreux livres recensant tout le savoir du monde antique et actuel, m'occupe la tête comme la volonté orgueilleuse de connaître tout le savoir que l'homme a consigné en des écrits innombrables. Et voici que, soudaine autant que sonore comme la résonance lointaine d'une corde extrême grave, la découverte de l'escalier, cet escalier central qui mobilise le regard par ses inextricables jonctions, ouvre encore plus de possibilités de communications et de circulations au sein de l'appareil combinatoire de la bibliothèque : elle ouvre à d'autres inconnues, d'autres paradoxes (je vois aussi ceux d'Escher en des perspectives absurdes mais non irréalisables), en un mot, c'est le dédale de tous les livres de l'humanité comme labyrinthe unifié de l'esprit dans lequel ne s'égarerait jamais l'auteur de ce monde aux rouages génialement agencés. Car la Bibliothèque de Babel, c'est aussi le Livre de sable dans lequel on ne retrouve jamais la même page (ce qui implique de tout lire), c'est l'article d'une encyclopédie qu'on ne recouvre pas, c'est l'occasion de trouver des auteurs vains par leur réécriture d'ouvrages anciens ou futurs, ou inexistants par leur rattachement à un auteur unique et imaginaire, c'est un seul mot, unique et omnisignifiant, parcouru dans tous les sens possibles de l'anagrammatique, c'est la pièce unique, le Zohar, l'Aleph, la monade impossible et totalisante car UNE.

Enfant, je rêvais souvent que je me trouvais dans des labyrinthes mystérieux en même temps qu'étrangement rassurants, aux murs et aux formes blancs, comme faits dans une matière unique et agréable aux yeux et au toucher. Je n'en cherchais pas l'issue, mais me plaisait à y rester pour en explorer chaque recoin, chaque paroi et chaque impasse : monde nullement effrayant dont je me délecte aujourd'hui, curieusement, à faire de pâles copies livresques ou musicales ?

Et dans mes rêves les plus fous, il me semble parfois rêver aux livres qui diraient le futur, chose dantesque et paralysante sans doute, et à ce projet quelque peu borgésien de concevoir l'encyclopédie d'un monde nouveau et inconnu, qui serait rédigé dans sa langue d'origine, à l'alphabet si particulier, selon une manière totalement différente de penser l'univers, jusqu'à concevoir de nouvelles syntaxes et grammaires, des modèles mathématiques inexistants et paradoxaux, des logiques abstruses ou simplifiées qui recréeraient des philosophies inédites. Il ne suffirait pas de l'énergie d'une seule existence pour réaliser ce projet, ni moins qu'aucune personne pour pouvoir l'apprécier, son auteur étant mort, épuisé par la tâche à l'âge de quatre-vingt-sept ans, lors de l'écriture du 128ème article du tome XXIV, en laissant inachevés, à l'état de plan, les quelque soixante autres tomes de cette entreprise unique et indécryptable.

 

NAISSANCE DE L'ECRITURE (août 2011)

 

« Comment me vint l’écriture ?
Comme un duvet d’oiseau sur ma vitre, en hiver.
Aussitôt, s’éleva dans l’âtre une bataille de tisons
qui n’a pas, encore à présent, pris fin. »

René Char, La parole en archipel


On pose souvent la question au créateur de la raison de sa création. Toujours, la réponse se fait incertaine, incompréhensible, indéfinie, à moins qu’elle ne soit déviée ou invalide, car la question embête, tient à des cordes profondément sensibles, et tend à dévoiler des choses inavouables parce que trop intimes. Il faut peut-être à l’artiste moins chercher pourquoi il crée, mais comment lui est venue la création : ainsi, d’une manière captieuse qui tend à apaiser la chose interrogée, il sera tout de même approché de connaître - et cela cependant qu’en apparence - un mystère qu’on ne saura sans doute jamais expliquer.

Pour mon propre cas, je fus frappé de trouver un élément de réponse qui, à la manière d’une pierre de Rosette, déchiffrait comment s’était - imperceptiblement - installée cette envie d’écrire (car au fond il y a une volonté, une envie de faire première et inaliénable) dans Les mots de Sartre. En revenant sur ses premières imaginations littéraires, celui-ci décrit en effet comment, dans l’identification à des ouvrages et à des écrivains, lui vint peu à peu ce rôle d’écrivain, donné à lui-même d’abord par jeu, mais qui s’ancrait dans des racines bien plus profondes qui allaient ensuite déterminer les principaux caractères de sa carrière future.

Je ne me souviens pour ma part pas comment, à vrai dire, ce processus de création s’est installé, ni pourquoi (a posteriori, en analysant les faits et en cherchant une interprétation, on peut trouver certaines causes, mais seront-elles totalement véridiques ?). Toutefois, en voulant raconter, en remontant le fil d’une histoire personnelle, j’aperçois une raison en apparence immature, mais qui est au fond la même que celle de Sartre : faire comme. À la fois faire, dénotant l’appréhension du matériel pour s’autoriser un empire sur la nature, et comme, impliquant l’une des premières facultés de l’être humain : l’imitation, le mimétisme ; et faire ainsi s’ancre à chaque fois sur des modèles, changeants et variés au cours d’une existence.

 

LA TENTATION ESTHETIQUE (octobre 2016)

 

Kierkegaard a écrit quelque part que « les chevaliers de la résignation infinie sont des danseurs qui ne manquent pas d’élévation. Ils sautent en l’air et retombent, (…) mais chaque fois qu'ils retombent, ils ne peuvent d'un seul coup se retrouver sur leurs jambes : ils chancellent un instant, et cette hésitation montre qu'ils sont étrangers au monde ». Il est question, à travers ce rapport imagé de la danse et de la vie, d'éthique et de responsabilité individuelle, de confiance et de choix face à l'existence. La résignation des chevaliers de l'infini, c'est celle qui meut tous nos actes ou plutôt, tous nos non-actes : elle nous décide à ne rien tenter, par sentiment d'impuissance ou plutôt de fatalisme face à l'indifférence des hommes, face à l'inanité de la vie.

La problématique kierkegaardienne, on le sait, est de parvenir, par un grand saut ultime, un dépassement de soi, à la foi : à cette foi qui permet d'agir, au-delà du doute, au-delà de l'absurde ou de l'impossible. Chose si facile de prime abord. Les chevaliers de la résignation infinie, avec ce cou du pied fragile comme celui des danseurs, ce sont aussi les artistes : et l'on pourrait se demander si ce stade existentiel n'est pas une sorte de « purgatoire » des artistes qui ne peuvent, leur existence durant, qu'être voués à la résignation. En effet, il faut véritablement de la résignation infinie face au refus et au dédain des hommes pour tout ce qu'on leur offre, pour tout don désintéressé, refus qui signe toujours une auto-suffisance orgueilleuse et une certaine propension à l'étroitesse d'esprit, une limitation du champ de la pensée. Ceux-là ne sont pas des chevaliers de l'infini. Ils ont une foi qui les assure et les sauve – mais cela n'est-il pas du domaine de l'apparence de l'existence ? – ou alors ils ne font que jouer, leurs trop faibles sauts ne permettant pas de s'élever au delà des premières haies de l'attention à l'autre et du sens critique pour accéder au savoir conscientisé. Et face à la foi d'un côté, ou à l'ignorance de l'autre, l'artiste pose question, jette le doute, traverse les chemins les plus étranges, ceux qui ne mènent nulle part, comme le philosophe ou le poète réflexif.

La vie esthétique est une tentation : celle, insécure et friable, d'une existence dangereuse, toujours soumise à la possibilité d'une entorse douloureuse et déviante dans les grands sauts que fait l'artiste pour chercher l'infini. La tentation esthétique, c'est celle de l'infini, sans doute avec un pouvoir limité du chevalier dû à la faiblesse inhérente à son pied fragile et aberrant. Cette tentation, les chevaliers de la foi peuvent s'en moquer : elle paraît autant d'essais infructueux d'une quête vouée à l'échec – car les chevaliers de l'infini ont cette fragilité en eux : il n'appartiennent pas au monde. Les autres, cruellement, leur font bien signifier ce qui leur apparaît écart, inadaptation ou vanité : « Vous vous foutez de tout ça, hein. Pourvu que vous puissiez lire Mallarmé, le sort du monde vous laisse froid. Espérons que vous aurez toujours la possibilité de faire ce qui vous plaît » (Georges Perros). Non, le chevalier de l'infini ne fait pas ce qu'il lui plaît : il est sans cesse tiraillé entre le naturel et la grâce, entre le lyrisme et la sincérité, entre l'artifice et la vérité, entre le masque et le cœur mis à nu. La tentation esthétique n'est pas un jeu, c'est un mode d'existence qui ne peut que se résoudre (provisoirement) dans la résignation. Perros entendant ce genre de réflexions dans les bistrots douarnenistes répond : « A partir de ce moment crucial, je pourrais aller jouer aux billes sous la table, me coiffer d'un casque à pointe, faire les pieds aux mur, pfft, j'serais objectivement périmé. » (Papiers Collés III, « Feuilles Mortes »). Périmé car l'artiste n'est plus un enfant – quoiqu'il en ait gardé bien des traits de caractère, mais avec une conscience aiguë de sa douleur et de ses insuffisances – et pourtant, que lui reste-t-il à faire ? L'élévation, mais la gravité sans cesse à l'idée ; le saut dans l'infini, mais avec la légèreté téméraire de l'idéaliste insouciant et distrait par sa contemplation irréfragable du monde.

A la fois incomplétion et nostalgie infinie de l'homme, la tentation esthétique c'est cette ligne de crête de l'existence humaine : ligne du funambule debout sur la corde raide, qui cherche à passer de l'autre côté du miroir, entre l'inconscience de soi et l'assurance sereine de la foi : longue phase de doute, éternellement incomprise, universellement dénigrée, sans autre issue possible qu'une résignation utopique, mûe par un instinct indicible - et pourtant si nécessaire - de confiance en soi.