Guillaume LE DREAU

Recherche

Entre réflexion esthétique et enseignement, la recherche musicologique fait s'articuler par le faire le savoir, la pensée et la transmission. La découverte de répertoires peu communs s'oriente vers la pratique, la synthèse historique vers la compréhension et l'enseignement, l'étude des sources vers la critique ou la vulgarisation.

A l'étude cette année : un projet d'édition des écrits de Florent Schmitt, une synthèse de recherche sur la musique religieuse en France au XIXe siècle, ainsi que le personnage d'Erik Satie.

Le salon musical sous le Second Empire

Les récents travaux sur le Second Empire ont tendance à réhabiliter une époque qui a disparu, dépréciée, dans le gouffre de Sedan. Sur le plan musicologique, certaines études de Joël-Marie Fauquet ou Hervé Lacombe permettent par une nouvelle approche transversale qui convoque histoire, sociologie, esthétique ou analyse musicologique de mieux saisir les paradoxes et les richesses d’une période encore mal connue. Alors qu’Hervé Lacombe sent encore le besoin de justifier sa démarche dans son étude sur Bizet, on peut constater que la juste appréciation des courants artistiques entre 1852 et 1870 est encore loin d’être acquise : «Cette période du Second Empire, dont la créativité peut apparaître inférieure à celle de l’époque romantique, se signale davantage par la splendeur de ses bals (…) que par sa vigueur intellectuelle et esthétique.» (J.P. Thomas, «De 1815 à 1870», in J. Gallois, Musique et musiciens au faubourg Saint-Germain, Paris, Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris, 2003, p. 80.) Cependant, les fastueuses et superficielles apparences de l’éternel carnaval du Second Empire revêtent des réalités toutes différentes, quand on se prête à un examen un peu plus approfondi de ses aspects sociaux et historiques. Car en réalité, la vie artistique et musicale est tout aussi riche que dans les époques précédentes ; mais les voies de création et les canons esthétiques sont certes différents dans une période où art et politique sont plus étroitement liés que sous la Monarchie de Juillet ou la Troisième République.

Le salon musical est l’un des reflets, moins visibles car plus ou moins à l’écart de la scène officielle, de cette vie musicale qui détermine bien des options des courants musicaux du XIXe siècle. Sous le Second Empire, le mot «salon» recouvre plusieurs réalités qu’il est parfois difficile de démêler entre elles, et que d’ailleurs les contemporains ne semblent différencier que très peu. Une audition dans un salon de facteur, un concert donné salle Herz, puis la dernière matinée musicale donnée le lendemain sont autant d’aspects d’une même pratique de sociabilité : se retrouver entre gens d’un même milieu pour écouter ou faire de la musique. Les différents lieux de la sociabilité musicale déterminent différents modes de fonctionnement et différents genres de production et d’écoute de la musique. Une typologie des différents salons est à établir pour comprendre la multiplicité des formes que cette sociabilité peut revêtir. Car bien que le mot salon appelle une certaine intimité, il peut être à la fois «soirée» littéraire, musicale ou dansante, dans laquelle la musique est un agrément que l’on entend plus ou moins consciemment, mais aussi concert où la musique est appréciée en elle-même comme objet esthétique. Dans cette dernière perspective, le salon musical peut être un espace de création, et le lieu de diffusion de nouveaux instruments, comme l’harmonium, qui va enrichir le répertoire de salon d’une dimension sacrée, ou à travers de nouvelles formations instrumentales pour devenir l’«orchestre des salons».

Environnement déjà étudié pour la Troisième République ou la Monarchie de Juillet, le salon musical na jamais fait lobjet dune étude spéciale pour le Second Empire. Il s’agit donc de chercher et de montrer l’importance qu’ont eu ces lieux à cette époque dans la vie musicale dont le sens commun ne retient bien souvent que les aventures du grand opéra, la musique de danse, et dans le meilleur des cas, la musique sacrée.

La Revue de Musique Religieuse, Populaire et Classique de Félix Danjou

La préface de la Revue que fonde Félix Danjou (1812-1866) en 1845 présente les objectifs ambitieux d’un périodique musical que son directeur appelle en premier lieu à l’attention du clergé et des musiciens d’église. En effet, cette nouvelle revue spécialisée se révèle à bien des égards d’une modernité singulière pour l’historien - ou au contraire a pu paraître d’un conservatisme aveugle pour la majorité des contemporains, allant à contre-courant d’un mouvement de laïcisation encouragé par l’indifférence religieuse de Louis-Philippe et des goûts de la société bourgeoise pour la musique facile ou l’opéra, qui « contaminent » aussi la musique d’église.

Danjou, convaincu comme d’Ortigue de la nécessité de vaincre les excès de légèreté commis par ses contemporains en matière de musique religieuse par la remise au goût du jour du plain-chant en en réexaminant les origines et les méthodes d’exécution, a su s’entourer de collaborateurs compétents et ralliés à sa cause. Les articles du chartiste Stephen Morelot révèlent un véritable souci d’intégrité intellectuelle et scientifique, François-Joseph Fétis contribue à la publication en réexaminant les principes de modalité et d’altérations dans le plain-chant, Théodore Nisard ou Jean-Baptiste Laurens font part de leurs travaux sur des documents anciens, souvent inédits ou inconnus. Le périodique, qui met à contribution son lectorat en se voulant une « tribune où chacun pourrait exposer le résultat de ses études » (RMRPC 1845, p.6.) est donc le témoin d'une émulation certaine en matière d'érudition musicologique entre spécialistes de la question de la musique religieuse, et un outil de militantisme religieux et musical auprès du grand public par l'intermédiaire de ses lecteurs avisés. Le contraste du programme de la Revue avec certaines des productions musicales de Danjou ou de ses amis n'en est que plus saisissant : ses Cantiques à Marie (1856) ne se démarquent guère de ceux de Castil-Blaze, Lambillotte ou Lefébure-Wely, et se révèlent souvent entachés d'erreurs de prosodie ou de platitudes harmoniques.

Au-delà du paradoxe entre savoir du « musicologue » et capacités du musicien, quelle sera la descendance de cette revue ? Malgré sa chute en même temps que celle de la monarchie de Juillet, elle augure de ferments qui renaîtront lors de régimes politiques plus favorables : la fondation de l’Ecole Niedermeyer et un mouvement « cécilien » sous le Second Empire, puis le développement de sociétés et d’organes de diffusion le plus souvent privés sous la Troisième République. Certainement, la Revue de Danjou peut être considérée comme un jalon dans le vaste mouvement de rénovation de la musique religieuse au XIXe siècle.

Florent Schmitt critique musical

Qualifié par les commentateurs de « Berlioz du XXe siècle », le compositeur Florent Schmitt a laissé un nombre important d’articles de critique musicale dans plusieurs périodiques, du début des années 1910 à l’orée de la seconde guerre mondiale. Pendant cette longue période, le compositeur a produit un discours musical varié, principalement dans quatre organes de presse. A la France Musicale, d'abord, de 1912 à 1918, et ensuite au Courrier Musical, de 1917 à 1928. De 1922 à 1931, c'est dans la Revue de France qu'il écrit des articles de fond dans une rubrique intitulée « Les arts et la vie », puis dans le Temps où, dans une optique différente et sur le mode de la chronique-feuilleton, il commente les concerts marquants et fait part des œuvres nouvelles. Enfin, quelques articles isolés et des entretiens radiophoniques (dont la retranscription reste à faire) ou parus dans le Guide du Concert complètent cet inventaire de la production du Schmitt littérateur et théoricien de la musique.

La récente biographie de Catherine Lorent (Paris, Bleu nuit éditeur, 2012) accorde une attention particulière à ce versant encore méconnu de l’activité de Schmitt. Cependant, si ce corpus a fait l’objet de chapitres particuliers dans les biographies déjà existantes, il n’a jamais été étudié de façon spéciale, ni fait l’objet de publication permettant de mieux cerner les enjeux de cette matière littéraire suscitée par des objets musicaux souvent contemporains. Ces écrits sont d’autant plus intéressants que c’est un compositeur qui parle, des œuvres qu’il a appréciées de par leur fonds, des effets de mode qui lui sont souvent inacceptables, de l’insuffisance de certaines œuvres irrecevables. Dénonçant la « fumisterie », encourageant ceux de la jeune génération qu’il juge les plus artistes et capables, Florent Schmitt se pose ainsi en juge du goût, et pose les bases d’une esthétique de la musique dite « contemporaine ». Parfois très techniques, l’ensemble de ces articles tient à la fois, par le détail de ses conseils et la précision de ses remarques, de cours de composition et d’orchestration.

Le projet d'une publication proposant les 187 articles du Temps voudrait donner au public un outil pour s'approprier la musique de concert (essentiellement musique symphonique et de chambre) de l'entre deux-guerres selon un éclairage très particulier, celui d'un compositeur résolument engagé en faveur des répertoires nouveaux. Vulgarisateur adroit, Florent Schmitt s'attache en effet à défendre la jeune génération des musiciens et à emporter l'adhésion de son public par un style haut en couleurs. Cela n'est pas sans montrer certaines préférences liées non seulement aux affinités esthétiques du compositeur, mais aussi à des liens de personnes, notamment des élèves. Ainsi, Florent Schmitt semble renouer avec une critique plus à l'ancienne, moins objective que de nombreux de ses contemporains, mais qui offre une lecture pertinente, technique et érudite du répertoire des années 1920-1930.

Articles divers

"Les séances d'orgue au Trocadéro en 1878 : Nouvelle écoute, nouveaux répertoires ?"

Article Trocadéro 2.pdf

Article paru dans la revue Orgues Nouvelles, janvier 2012

La Voix humaine ou la mémoire du sentiment

Voix humaine.pdf

Conférence donnée dans le cadre de l'Académie de Musiques en Cornouaille, août 2013

Voix humaine.pdf (1.3 Mo)